Les objets connectés sont promis à un bel avenir : selon une étude Cisco, leur nombre pourrait passer de moins de 20 milliards dans le monde en 2015 à environ 50 milliards d’ici 2020. Ces objets se développent dans de nombreux domaines, tels que l’automobile (voiture connectée, voire  autonome), l’habitation (alarmes connectées, thermostats intelligents), la santé, (bracelets d’activité, glucomètres connectés…), soit autant de secteurs-clés pour les assureurs.

Ces derniers y voient par ailleurs de nombreuses opportunités pour leur activité. En donnant la possibilité de collecter des données sur les utilisateurs et leur environnement,  les objets connectés permettraient en effet de prévenir davantage les sinistres, de proposer des services et des tarifications plus individualisées, et donc de renouveler en profondeur les modèles traditionnels basés sur la mutualisation des risques et l’indemnisation.

Néanmoins, si la plupart des assureurs français se sont intéressés à ces objets, rares sont ceux à les avoir proposés dans des contrats à grande échelle. Les raisons de ces hésitations sont multiples.

 

Un marché peu mature

Le marché des objets connectés est encore peu mature. Le taux d’équipement des français est encore inférieur au potentiel de croissance. Bien que la sensibilité des consommateurs se développe, les ventes d’objets connectés restent aujourd’hui limitées et suscitent surtout l’engouement des médias et des “early adopters”.

Pour le grand public, les bénéfices apportés par ces objets ne sont pas encore clairs. D’une part, car une partie d’entre eux relèvent du « gadget », à l’instar de la fourchette connectée qui vibre quand vous mangez trop vite ou des chaussettes intelligentes qui s’apparient automatiquement. D’autre part, du fait des prix encore élevés rendant ces objets peu accessibles (150 euros pour une balance Withings, 200 euros pour un thermostat connecté). D’après l’étude  menée par Opinion Way en 2015 sur un panel de 1002 Français, le prix reste un frein à l’achat des objets connectés pour 45 % des personnes interrogées.

Le marché est de plus peu structuré et très concurrentiel, et il est aujourd’hui difficile de prédire  les acteurs et les standards technologiques qui émergeront dans quelques années.  Le PDG d’Avidsen, société spécialisée dans l’habitat connecté, craint ainsi que la surabondance de l’offre n’alimente une bulle spéculative à la manière de la bulle Internet de la fin des années 90. Dans ce contexte, difficile donc pour les assureurs de miser sur un partenaire ou sur une technologie donnée.

 

La problématique des données personnelles

Autre obstacle : l’utilisation des objets connectés en assurance se heurte à la réticence des utilisateurs à transmettre leurs données personnelles. En effet, selon une étude La Poste, 75% d’entre eux y voient un frein à l’achat, par crainte d’intrusion dans leur vie privée et de dépendance vis-à-vis des assureurs, suspectés de vouloir contrôler les habitudes de vie des souscripteurs pour réduire les risques de sinistre.

Les assureurs doivent donc encore convaincre de leurs bonnes intentions dans ce domaine. Ils peuvent pour cela passer par les démarches de labellisation mises en place par  CNIL,  et recourir à un tiers de confiance pour  accueillir les données collectées. Pour éviter toute fuite de données forcément préjudiciable pour les assurés et pour l’image de l’entreprise, ils doivent également veiller à ce que les objets proposés ne présentent pas de faille de sécurité, alors qu’une étude HP a montré que 70% d’entre eux étaient vulnérables aux attaques.

 

Des offres au stade de l’expérimentation

Face aux difficultés du marché et aux réticences des utilisateurs, la majorité des assureurs s’est ainsi limitée à la phase d’expérimentation. L’un des leaders du marché de  l’assurance  a restreint ses offres connectées en matière de prévention et d’habitat, à respectivement 1000 et 2000 souscripteurs pour évaluer l’appétence du marché vis-à-vis de ce genre d’offre.

Ces expérimentations sont l’occasion d’évaluer concrètement les bénéfices apportés par les objets connectés, de trouver les modèles d’affaires adaptés, mais aussi de tester l’appropriation des objets par les utilisateurs, dans un contexte où un tiers des acheteurs abandonnent leurs objets connectés au bout de 6 mois. En effet, le but des assureurs est ici de proposer des outils à usage durable, permettant de limiter les risques de sinistres sur le long terme, et non pas de mettre en avant des produits d’appels en jouant sur un effet de mode ou sur la curiosité des clients technophiles.

 

Le cas particulier de la santé

Parmi les secteurs sujets à ces expérimentations, la santé est sans nul doute celui qui présente le plus fort potentiel de rentabilité.

Dans un contexte de hausse généralisée des frais de santé et de forte augmentation des maladies chroniques, les objets connectés permettraient en effet d’approfondir et d’individualiser le suivi médical, ainsi que de faciliter les échanges entre les patients et les professionnels de santé. Ils auraient également un impact positif en matière de prévention, en offrant aux utilisateurs la possibilité d’évaluer les risques liés à leurs modes de vie.  Enfin, sur le volet de la dépendance, les objets connectés favoriseraient le maintien à domicile des personnes âgées et l’implication des aidants.

Le secteur présente néanmoins des difficultés spécifiques. Premièrement, les données de santé constituent des données sensibles, que ce soit dans l’esprit des assurés ou d’un point de vue juridique. Si des premières, basées sur la collecte de données personnelles ont pu voir le jour en auto, dans une logique de « Pay How you Drive », peu d’assureurs ont ainsi franchi le pas dans la santé. De plus, comme le pointe le CNOM (Conseil National de l’Ordre des Médecins), les dispositifs de santé connectés souffrent aujourd’hui d’un grand manque de fiabilité, d’autant plus critique que la certification de ces dispositifs est encore très peu répandue.

 

Le rôle des médecins

Pour développer ce marché, assureurs et fabricants auront sans doute intérêt à gagner en amont la confiance des médecins, qui seront de futurs utilisateurs de ces objets et des relais auprès des patients.

Les médecins seront en effet amenés à recommander ou prescrire des dispositifs connectés, et à accompagner leurs patients dans leur utilisation. Par ailleurs, ils apparaissent comme les destinataires naturels des données de santé collectées, au vu de leur indépendance vis-à-vis de ces données, de leur capacité à les interpréter, et de la confiance dont ils bénéficient auprès des  patients.

À l’heure actuelle, bien qu’ils jugent à plus de 80% que les objets connectés sont « une opportunité pour la qualité des soins », les médecins restent néanmoins méfiants et ne se sentent ni prêts à recommander ces objets à leurs patients ni à exploiter les données issues de ces dispositifs. Ceux-ci expriment des craintes notamment sur les plans technique et organisationnel, estimant qu’ils ne seront pas en mesure de traiter et d’exploiter les importants volumes de données collectées.

Les assureurs gagneront donc certainement à former les médecins à ces nouvelles pratiques, et à les outiller en conséquence. Poursuivant cette idée, le Groupe Pasteur Mutualité a récemment lancé un guide de l’e-santé pour aider les professionnels à sélectionner les meilleures applications de santé, et publiera prochainement un guide au sujet des objets connectés. Le groupe a par ailleurs lancé une offre inédite sur le marché, en proposant à ses bénéficiaires des forfaits de prise en charge d’objets connectés à hauteur de 75 ou 150 euros.

Une initiative qui permettra de donner de premières indications sur la viabilité du marché des objets connectés de santé, notamment sur le plan du suivi des pathologies qui n’a jusqu’à ici pas été exploré par les assureurs.

Enfin, en matière d’objets connectés, les assureurs n’ont pas encore transformé l’essai. La faute à une demande encore timide, à un écosystème peu structuré, et à des problématiques réglementaires autour des données personnelles. Néanmoins, les promesses des objets connectés ne sont pas remises en cause : l’intérêt des assureurs est bien là, et les prévisions de croissance du marché incitent à l’optimisme. Le secteur de la santé devrait être le plus impacté, à condition que la règlementation se clarifie et que les professionnels de santé, potentiels prescripteurs de ces objets, soient associés à ces évolutions.