2020 pourrait marquer un tournant dans le monde de l’assurance et plus spécifiquement pour les règles concernant l’évaluation des risques clients.

Opportunité ou dérive des pratiques, l’accès à l’information en provenance des réseaux sociaux permettrait de perfectionner les barèmes de notation des clients, et d’améliorer la détection des fraudes.

Pratique déjà répandue aux Etats-Unis, les premiers contours d’une législation commencent à se dessiner pour encadrer l’accès à ces nouvelles sources d’informations afin d’éviter un conflit d’intérêt entre l’assureur et l’assuré.

Les réseaux sociaux pour évaluer les risques des clients

L’évolution des comportements sur les réseaux sociaux

Les réseaux sociaux ont considérablement modifié nos modes de vies. Leur taux de pénétration ne cesse d’augmenter et dans le contexte actuel, il est difficile d’envisager une décélération de cette tendance.

En 2019, on dénombre 4,2 milliards d’internautes (55%) et 3,4 milliards d’utilisateurs des réseaux sociaux (44%). Plus de 9 utilisateurs sur 10 y accèdent depuis un mobile, et leur nombre a augmenté de 13% entre 2018 et 2019 (+361 millions).

En France, le taux de pénétration des réseaux sociaux est de 67% pour une durée d’utilisation moyenne d’environ 1h20 par jour.

Une modification des sources d’informations des assureurs : L’essor des sources « non-traditionnelles »

Avec l’évolution des usages, nous observons une diversification des sources d’informations des assureurs pour évaluer les risques clients.

La récolte d’informations telles que la solvabilité d’un “tiers”, ou encore les informations transmises par le client lors d’examens physiques et la diffusion de questionnaires, ne suffisent plus à déterminer une note client.

Nous avions déjà connaissance de la récolte d’information en provenance des sources de données publiques (documents médicaux, rapports d’accidents…), pour compléter les sources dites “traditionnelles”.

Aujourd’hui, la compilation des données en provenance des réseaux sociaux commence à émerger, pour permettre l’acquisition de sources complémentaires de données considérées comme “non-traditionnelles”.

Parties intégrantes de notre mode de vie, sources de divertissement, de partage et vecteurs de communication, les réseaux sociaux offrent une nouvelle opportunité pour les entreprises, d’acquérir des informations clients.

Ces sources de données peuvent profiter aux assureurs et aux consommateurs en simplifiant et en accélérant les processus de vente et de souscription et peuvent également permettre une tarification plus précise.

L’Etat de New York : Initiateur de ces démarches

Une décision rendue par un tribunal de New York en 2010 (McCann v. Harleysville Insurance Co.) a déclaré qu’une compagnie d’assurance ne pouvait pas aller “à la pêche à l’information” sur le compte Facebook d’une personne “dans le seul espoir de trouver des preuves pertinentes”. Et ce d’autant plus que ce qui provient d’internet n’est pas juridiquement considéré comme une preuve. Mais les autorités n’ont pas les moyens de contrôle pour garantir le respect de ces règles dans l’ensemble des interactions assuré/assureur.

Aussi, l’Etat de New York a choisi de réglementer ces pratiques en amont. Après 18 mois d’investigation et de collecte d’information en provenance de plus de 160 assureurs à propos de leurs méthodes, l’Etat de New York a publié une note préliminaire définissant les grands axes qui pourraient entrer en application dans les prochains mois pour encadrer ces pratiques.

L’objectif étant de permettre aux compagnies d’assurance d’accéder aux données des médias sociaux des clients pour déterminer leurs primes et établir un cadre protégeant le consommateur. L’un des principes généraux stipule, à titre d’exemple, que les assureurs ne devront pas utiliser ces informations à d’autres fins “que de prouver ce qui doit être prouvé”.

Les Fraudes à l’assurance : argument principal des assureurs

Un manque à gagner annuel en dommages de 2,5 milliards d’euros

Aux Etats-Unis, selon le CAIF (Coalition Against Insurance Fraud), le coût annuel de la fraude à l’assurance représenterait près de 80Md$.

En France, la fraude à l’assurance a représenté en 2016 près de 2,5Md€ de manque à gagner. Entre les fausses déclarations à la souscription, les sinistres fabriqués de toutes pièces et la récupération de franchise, l’Alfa (Agence de lutte contre la fraude à l’assurance) a dénombré plus de 42 500 cas de fraude.

Le montant de la fraude à l’assurance représenterait entre 3% et 7% du montant total des primes en fonction des pays. Même si ce chiffre n’est pas avéré, en cas de réduction de la fraude, les compagnies d’assurance pourront soit : baisser les primes pour augmenter le nombre de clients soit réduire les déficits de certains produits assuranciels. 

Objectif principal : Améliorer les modèles et créer un business model plus efficace

Pour améliorer leurs modèles actuariels, les compagnies d’assurances ont commencé à s’engager dans la modélisation prédictive.

Cette modélisation permet d’interpréter et d’analyser des données pour en définir des pronostics, des événements ou encore des tendances futures.

Ces modèles s’améliorent grâce à l’analyse combinatoire qui permet d’étudier et d’identifier des schémas et des situations similaires, à partir de grandes bases de données.

Avec le développement de ces méthodologies, il est plus simple de déterminer la probabilité qu’un client potentiel développe une maladie ou s’engage dans des activités dangereuses. Les assurances souhaitent aujourd’hui aller encore plus loin, en incluant les réseaux sociaux pour enrichir ces méthodes d’analyse.

Des pratiques légales mais fortement controversées

Les dangers liés à l’utilisation excessive des données et à l’éducation du consommateur

Utiliser une photo privée de l’assuré en train de fumer, de traîner dans un bar ou encore identifier des pneus dégonflés avant qu’un accidenté prenne la route… les possibilités offertes par les données sociales sont immenses et pourraient s’avérer dangereuses pour le consommateur.

L’enquête menée par les autorités New-Yorkaises a révélé l’existence de collaboration entre les assureurs et des sociétés spécialisées dans la vente d’informations personnelles sur les assurés (Photos, appareil utilisé, abonnements…).

Ces données, extraites des réseaux sociaux sont revendues aux Etats-Unis de manière légale. Selon le Wall Street Journal, « le montant de votre prime d’assurance pourrait dépendre de vos posts Instagram ».

Ainsi ils nous délivrent 5 conseils :

Ne postez pas de photos de vous en train de fumer sur les réseaux sociaux

Postez des photos de vous en faisant de la course à pied, les sports extrêmes sont à éviter

Utilisez des applications de fitness

Achetez de la nourriture chez des restaurants « healthy »

Rendez vous à la salle de sport avec un téléphone géolocalisable, et si vous allez dans un bar, laissez votre téléphone chez vous.

La question de la protection de la vie privée entre alors en jeu. Or, sa définition est variable en fonction des cultures.

Dans l’Union Européenne, des réglementations strictes (RGPD) ayant pour objectif d’impliquer le consommateur dans la décision d’utilisation ou non des données privées sont mises en place.

Utiliser les réseaux sociaux pour détecter les fraudes et estimer le niveau de risque représenté par un client est bien légal si le client consent à l’utilisation de ses données.  

Enfin, le risque d’intégration de critères discriminants envers des personnes ou un groupe de personne est fort.

C’est pourquoi les critères établis par les assurances afin de mesurer le niveau de risque se doivent d’être transparents et l’utilisation des données sociales réglementée.  

Légiférer sur le sujet est-il une bonne chose pour challenger les pratiques ?

La décision de l’Etat de New-York de légiférer sur le sujet poursuit deux objectifs distincts : 

  • Le premier est d’encadrer de manière standardisée et commune pour toutes les compagnies d’assurance l’utilisation de ces données. Les autorités souhaitent “établir des principes généraux” pour éviter les abus et garantir une concurrence réglementée sur le marché.
  • Le second est de rendre public et d’informer le client pour lui permettre de se défendre en cas de non-respect des principes établis.  

La législation permet de réduire les inconvénients liés à l’utilisation non régulée des données et de créer un cadre légal à respecter. Dans un second temps, cela permet également aux compagnies d’assurances d’améliorer leur capacité à prédire les risques et détecter les fraudes.

Légiférer pour maintenir un niveau suffisant de contrôle et prévenir les abus

Il nous semble inévitable que pour détecter la fraude et affiner l’estimation des risques client, les assurances auront recours à l’utilisation des données sociales.

Ces images, vidéos, messages et autres contenus étant considérés comme publics après avoir été postés sont une manne d’informations utiles pour les compagnies d’assurances.

Le consommateur pourrait lui aussi en bénéficier en voyant sa prime moyenne baisser face à la réduction de la fraude. Néanmoins, pour prévenir les risques d’abus, il est nécessaire de contrôler, fixer un cadre et inscrire légalement ce qui est autorisé ou non.

Protéger le consommateur dans le but de lui permettre de se défendre tout en laissant libre cours à l’innovation technologique dans le secteur assurantiel, c’est le défi qui attend les autorités en Europe et dans le reste du monde.